- Netanyahou a déclaré avoir ordonné le contrôle israélien sur 70 % du territoire de Gaza, sans qu’aucune structure de gouvernance alternative n’ait été mise en place.
- Hôpitaux bombardés, aide bloquée, archives détruites : la désintégration sociale à Gaza résulte-t-elle d’une stratégie délibérée plutôt que d’une improvisation militaire ?
- Plusieurs membres du gouvernement israélien ont publiquement évoqué une Gaza vidée ou colonisée : pourquoi leurs alliés occidentaux n’ont-ils exercé aucune pression formelle ?
- Quelles responsabilités portent les puissances disposant de leviers diplomatiques réels face à une dynamique qu’elles n’ont pas cherché à enrayer ?
La guerre à Gaza a longtemps été présentée, du côté israélien, comme un conflit sans lendemain planifié : une opération militaire répondant à l’urgence, sans vision politique de l’après. Cette lecture commode est aujourd’hui difficile à soutenir. Ce qui se dessine à Gaza n’est pas seulement le vide stratégique d’un État dépassé par les événements : c’est peut-être l’exécution méthodique d’un plan dont la logique, une fois identifiée, est glaçante.
La thèse est simple et brutale : Israël aurait bel et bien un plan pour Gaza, et ce plan reposerait sur la désintégration sociale délibérée de la population palestinienne comme préalable à son expulsion. L’absence de gouvernance alternative à Gaza, l’unique alternative au Hamas étant aujourd’hui l’anarchie, ne serait pas un problème que l’État israélien chercherait réellement à résoudre. Ce serait une condition qu’il entretient, voire provoque, parce qu’elle sert ses fins.
À Gaza, l’absence de plan ressemble de plus en plus au plan lui-même. Détruire les infrastructures, laisser s’effondrer toute autorité locale, rendre la population sans protection ni horizon : derrière le chaos apparent, une logique politique glaçante se dessine.
Le chaos comme instrument, pas comme échec
Lorsqu’une puissance militaire de l’envergure d’Israël, dotée de services de renseignement parmi les plus sophistiqués du monde, conduit pendant plus d’un an des opérations d’une intensité extrême dans un territoire de 365 kilomètres carrés sans jamais articuler de plan politique crédible pour le jour d’après, il faut se demander si l’absence de plan n’est pas elle-même le plan. Les États ne font pas la guerre sans objectifs. Ils peuvent les dissimuler, les reformuler, les présenter sous des euphémismes, mais ils les ont.
Ce que décrit Gideon Levy depuis les colonnes de Haaretz, l’un des rares espaces de presse israélienne encore disposés à formuler ce type d’analyse, c’est une stratégie graduée, mise en œuvre loin des caméras et de l’attention du public international. Une stratégie dont les étapes sont cohérentes : destruction des infrastructures, effondrement de toute autorité locale, atomisation sociale, puis, au bout du processus, expulsion d’une population qui n’aura plus rien à quoi se raccrocher.
« Israël a bel et bien un plan d’après-guerre pour Gaza. L’idée qu’il en manquait était une grave erreur. Ce plan existe. Loin de l’attention mondiale et israélienne, la mise en œuvre de la prochaine phase de la stratégie graduelle d’Israël est déjà bien avancée. »
La puissance occupante ne supprime pas le Hamas pour le remplacer par une autorité légitime : elle supprime le Hamas pour ne le remplacer par rien. Ce rien-là est fonctionnel. Il crée les conditions d’une population sans représentation, sans protection, sans ancrage institutionnel, une population rendue, par la force des choses, déplaçable.
Une stratégie que les faits rendent lisible
On objectera qu’il est facile d’attribuer une intention cohérente à ce qui n’est peut-être que la somme de décisions tactiques prises dans l’urgence. L’objection mérite d’être prise au sérieux, et de recevoir une réponse. Car les faits disponibles convergent. Netanyahou a lui-même déclaré avoir ordonné l’extension du contrôle israélien à 70 % du territoire de Gaza. Parallèlement, aucune structure de gouvernance alternative n’a été encouragée, aucun interlocuteur palestinien modéré n’a été mis en position d’assumer un rôle administratif, aucun plan de reconstruction n’a été avancé par le gouvernement israélien.
La désintégration sociale ne s’improvise pas à cette échelle. Elle résulte d’un ensemble de choix : bombardements visant les hôpitaux et les marchés, blocus de l’aide humanitaire, destruction des archives administratives, élimination des cadres technocratiques locaux. Chacun de ces choix, pris isolément, peut être justifié au nom de la nécessité militaire. Ensemble, ils forment un tableau dont la cohérence devient difficile à nier.
Il faut aussi regarder qui parle et qui se tait. Le gouvernement israélien actuel, dont plusieurs membres ont exprimé publiquement leur souhait de voir Gaza « vidée » de sa population ou durablement colonisée, n’a jamais été mis en minorité sur ces questions par ses principaux partenaires internationaux. Les États-Unis de Donald Trump ont, dans la période récente, validé des positions qui auraient semblé inimaginables sous des administrations antérieures. L’environnement diplomatique permet aujourd’hui ce qui était hier formellement condamné.
Ce qui se joue à Gaza n’est pas un simple conflit de sécurité, même si des impératifs de sécurité réels existent et méritent d’être reconnus. Ce qui se joue, c’est peut-être la tentative de modifier durablement et irréversiblement la composition humaine d’un territoire par la contrainte organisée. Appeler cela autrement reviendrait à faire injure à l’intelligence des faits. La stratégie apparaît patiente, graduée, et elle avance sous le couvert d’une guerre dont l’opinion internationale commence seulement à mesurer la profondeur réelle des objectifs.
La question qui reste posée, et qui engage les responsabilités au-delà d’Israël, est celle-ci : jusqu’où les puissances qui disposent des leviers pour influer sur cette dynamique laisseront-elles le processus se dérouler avant d’exercer une pression réelle ? La réponse à cette question déterminera si ce que nous observons restera dans les mémoires comme une tragédie subie, ou comme une tragédie délibérément tolérée.