jeudi 11 juin 2026

Cessez-le-feu ? 900 morts à Gaza guerre au Liban... une étrange conception de la paix



À Gaza comme au Liban, les « cessez-le-feu » existent surtout sur le papier. Frappes, drones, incursions terrestres et centaines de morts sont la réalité. Il faut avoir le courage de nommer les choses : c'est la continuation masquée de la guerre et pas une trêve.



Par Georges Renard-Kuzmanovic


À Gaza comme au Liban, les responsables occidentaux continuent de parler de « cessez-le-feu ». Les communiqués diplomatiques se succèdent, les médiateurs internationaux se félicitent de préserver des mécanismes de désescalade et les chancelleries multiplient les appels à la retenue. Pourtant, sur le terrain, les populations concernées peinent à comprendre ce que signifie encore ce mot.

À Gaza, où un cessez-le-feu est officiellement entré en vigueur au printemps 2026 après plusieurs années de guerre dévastatrice, les combats ont certes diminué d'intensité, mais la violence ne s'est jamais réellement arrêtée. Selon notre comptage, depuis l'entrée en vigueur de cette trêve, plus de 900 Palestiniens ont été tués et plus de 3 000 blessés lors d'opérations militaires israéliennes, de frappes, de tirs ou d'incidents armés divers. Parmi les victimes figurent de très nombreux civils et, une fois encore, de nombreux enfants. Les destructions continuent, les déplacements de population se poursuivent et la bande de Gaza demeure plongée dans une crise humanitaire majeure. Lorsque plusieurs centaines de personnes meurent après l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu, la question mérite d'être posée, s'agit-il encore réellement d'un cessez-le-feu ou ou s'agit-il de la continuation de la guerre mais de manière « masquée» ?

La même interrogation se pose aujourd'hui au Liban. Officiellement, un cessez-le-feu demeure en vigueur entre Israël et le Hezbollah. La trêve annoncée au mois d'avril 2026, sous médiation américaine, devait permettre de mettre fin à plusieurs mois d'affrontements particulièrement violents le long de la frontière israélo-libanaise. Présentée comme une étape vers une stabilisation durable de la région, elle a été prolongée à plusieurs reprises. Sur le papier, les hostilités auraient donc dû cesser. Dans la réalité, elles n'ont jamais véritablement disparu.

Mieux (ou pire) Benjamin Netanyahou s'est venté ce week-end que des unités de l'armée israélienne avaient dépassé la limite du fleuve Litani – un des objectifs des Ultras en Israël et défenseur du concept de Grand Israël est l'extension d'Israël sur sa frontière nord jusqu'au fleuve Litani.

Depuis plusieurs semaines, les frappes israéliennes se poursuivent presque quotidiennement dans le sud du Liban et parfois bien au-delà. Les drones sont omniprésents dans le ciel libanais. Les opérations ciblées contre des responsables ou des combattants du Hezbollah continuent. En réponse, le mouvement chiite maintient des tirs de roquettes, des attaques de drones et diverses opérations contre les positions israéliennes. Les échanges de feu n'ont jamais totalement cessé. Ils connaissent même depuis quelques jours une nouvelle phase d'intensification, entre autres avec le bombardement massif de Tyr, y compris contre des bâtiments historiques inscrits au répertoire mondial de l'UNESCO.

Une escalade qui ne dit pas son nom

Les derniers jours ont marqué un tournant particulièrement inquiétant. L'armée israélienne a intensifié ses opérations au sol dans plusieurs secteurs du sud du Liban. Certaines sources évoquent les avancées les plus profondes réalisées depuis de nombreuses années à l'intérieur du territoire libanais. Plusieurs positions stratégiques ont été investies ou réinvesties, tandis que les frappes aériennes se sont multipliées.

La reprise d'attaques visant la banlieue sud de Beyrouth constitue un signal particulièrement fort. Cette zone, considérée comme le principal bastion politique et militaire du Hezbollah, représente une ligne rouge symbolique pour de nombreux Libanais. En décidant de la frapper de nouveau, le gouvernement israélien franchit une étape supplémentaire dans l'escalade. Les autorités israéliennes justifient ces opérations par les violations répétées du cessez-le-feu attribuées au Hezbollah. Le mouvement chiite répond quant à lui qu'il ne fait que réagir aux incursions et aux frappes israéliennes. Chacun accuse l'autre d'avoir rompu la trêve. Entre les deux, les populations civiles continuent de payer le prix du conflit.

Cette situation révèle une contradiction fondamentale. Si les combats se poursuivent quotidiennement, si les drones frappent, si les bombardements continuent et si les incursions terrestres se multiplient, alors le terme de cessez-le-feu devient difficile à défendre. La diplomatie internationale continue, certes, de s'y référer, mais la réalité militaire sur le terrain dessine une tout autre réalité.

Les combats au Sud-Liban participent à la difficulté de voir les négociations – déjà lourdement enlisées et peut-être même inexistantes fonctionnellement – entres l'Iran et les Etats-Unis d'aboutir. Depuis le premier cessez-le-feu, en effet, l'Iran lie l'arrêt des combats au Sud-Liban et l'arrêt des incursions israéliennes aux négociations. Et comme le gouvernement de Benjamin Netanyahou ne veut surtout pas voir aboutir les négociations entre Américains et Iraniens, l'incitation est forte de les plomber en continuant la guerre au Liban.

Les difficultés croissantes d'Israël

Cette escalade intervient alors que l'État hébreu traverse une période particulièrement difficile sur le plan stratégique et militaire. Contrairement aux objectifs affichés au début des différents conflits ouverts depuis 2023, aucun des principaux adversaires d'Israël n'a réellement été neutralisé.

À Gaza, le Hamas demeure une force militaire et politique capable de poursuivre ses opérations malgré les destructions massives subies par l'enclave palestinienne ; l'organisation a largement perdu ses capacités lourdes de combat, mais pas sa capacité à recruter. Au Liban, le Hezbollah conserve une capacité de combat significative et continue d'adapter ses méthodes de guerre, contrairement à ce qui avait été ânonné depuis l'opération israélienne contre les chefs du Hezbollah, Hassan Nasrallah en tête, éliminé le 27 septembre 2024. Ses unités ont développé un usage intensif des drones de reconnaissance et d'attaque qui pose de réels problèmes à l'armée israélienne. On peut déjà considérer que les pertes israéliennes et ses impasses tactiques sont plus graves qu'en 2006 lorsque le Hezbollah avait fait reculer l'armée israélienne. De nombreux observateurs militaires estiment que le mouvement libanais a pris une longueur d'avance dans certaines dimensions de la guerre par drones, alors même que Tsahal peine encore à adapter complètement ses doctrines et ses systèmes de défense à cette évolution du champ de bataille.

L'épisode iranien a également laissé des traces profondes. Malgré des mois de tensions et plusieurs opérations majeures, les objectifs stratégiques affichés n'ont pas été atteints. L'Iran demeure debout, il n'y a pas eu de regime change ses capacités militaires n'ont pas été détruites, sa capacité de nuisance régionale reste intacte et Téhéran a toujours la main sur son nucléaire. Pour une partie de l'opinion israélienne, les résultats obtenus apparaissent très éloignés des ambitions initialement affichées : si la guerre contre l'Iran faisait consensus dans l'opinion israélienne, celle-ci reproche maintenant à Netanyahou son échec et la mise en danger stratégique d'Israël qu'accompagne cet échec.

Cette accumulation de conflits jamais réellement gagnés, voire enlisés, pèse lourdement sur l'armée israélienne. Après des années de mobilisation quasi permanente, les signes d'épuisement se multiplient. Les rotations opérationnelles s'allongent. Les réservistes sont sollicités de manière répétée. Plusieurs médias israéliens ont fait état de taux de refus ou de non-retour particulièrement élevés dans certaines unités de réserve, certains chiffres évoquant jusqu'à 40 % de réservistes réticents à reprendre du service dans les conditions actuelles. Les pertes humaines, bien que rarement mises en avant dans les discours officiels, pèsent également sur le moral de la population.

Parallèlement, Israël connaît une dynamique démographique préoccupante. Plusieurs études et statistiques montrent une augmentation des départs de citoyens israéliens vers l'étranger depuis le début des conflits. Même si le phénomène reste difficile à quantifier précisément, il témoigne d'un malaise croissant au sein d'une partie de la société.

Enfin, le soutien américain demeure plus indispensable que jamais. Sans l'aide financière, militaire, logistique et diplomatique des États-Unis, Israël aurait aujourd'hui beaucoup plus de difficultés à soutenir simultanément plusieurs fronts, voire elle en serait totalement incapable. Les systèmes antimissiles, les munitions, les capacités de renseignement et l'appui diplomatique américain continuent de constituer un pilier essentiel de la sécurité israélienne.

Or, aux Etats-Unis, l'ancien soutien inconditionnel est en train de craquer ; cela avait commencé avec la jeunesse Démocrate et universitaire sous Joe Biden, maintenant des pans entiers MAGA, d'élus ou candidats Républicains, et même de l'extrême droite prennent leurs distances. Aux Etats-Unis, la défaite stratégique israélienne et en particulier de Netanyahou, jugé comme le principal artisan d'une guerre contre l'Iran dans laquelle Donald Trump est empêtré et Washington pris dans une grave impasse stratégique, est consommée.

Netanyahou sous pression

Ces difficultés militaires se doublent d'une situation politique délicate pour Benjamin Netanyahou. Le Premier ministre israélien reste confronté à ses procès pour corruption, qui continuent de peser sur sa crédibilité intérieure. Dans le même temps, une partie croissante de l'opinion publique lui reproche l'absence de résultats décisifs après des années de guerre.

L'échec perçu de la confrontation avec l'Iran nourrit les critiques. Les critiques des familles des otages détenus par le Hamas qui dénonçaient l'incapacité du gouvernement à obtenir leur retour a produit des dégâts politiques durables. Les tensions au sein de la coalition gouvernementale demeurent fortes et les prochaines échéances électorales approchent dans un climat politique particulièrement tendu et où Netanyahou semble très exposé.

Dans ce contexte, on peut estimer que la poursuite des opérations militaires répond aussi à des considérations politiques internes. Maintenir un état de mobilisation permanent permet de resserrer les rangs autour du pouvoir et de repousser certaines interrogations sur les résultats obtenus depuis le début des conflits.

Au final, la situation au Liban comme à Gaza pose la question de la réalité de la trêve. Un cessez-le-feu est censé signifier l'arrêt des combats. Lorsque des frappes continuent, lorsque des centaines de personnes sont tuées, lorsque des milliers d'autres sont blessées, lorsque les opérations militaires se poursuivent de part et d'autre, le terme perd son sens. Soit il n'y a plus réellement de cessez-le-feu, soit Benjamin Netanyahou et son gouvernement ont développé une conception très particulière de ce qu'est une cessation des hostilités. Dans les deux cas, les habitants de Gaza et du Liban continuent, eux, de vivre sous les bombes.

Et la guerre, très réelle, elle, continue, surtout pour les population civiles.