mercredi 18 mars 2026

De Gaza au Liban et à l’Iran : la normalisation des atrocités



Le monde assiste impuissant à l’érosion délibérée du droit international.

Nous n’avons pas cessé, ces deux dernières années, alors que le génocide de Gaza se déroulait en direct sous les yeux du monde entier, de tirer le signal d’alarme. Cela fait des décennies, que nous documentons l’hypocrisie qui sous-tend le droit international et l’indignation sélective qui caractérise les réactions internationales aux conflits, un double standard qui contribue à les alimenter.

Aujourd’hui, nos craintes se concrétisent sous nos yeux dans toute l’Asie occidentale, où il devient clair que les crimes de guerre normalisés à Gaza servent désormais de modèle pour de nouveaux théâtres de destruction au Liban et en Iran.

Gaza comme précédent

La guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza n’était pas un incident isolé. Il s’agissait du développement extrême d’une doctrine extrémiste qui se déploie depuis des décennies en toute impunité.

La « doctrine Dahyieh » d’Israël, mise en œuvre dans la capitale libanaise pendant la guerre de 2006, visait explicitement à détruire les infrastructures civiles ou à commettre un « domicide » afin de faire pression sur les gouvernements par le biais de punitions collectives infligées à la population civile.

Cette doctrine, qui tire son nom de la banlieue sud de Beyrouth connue sous le nom de « Dahyieh » (littéralement « banlieue »), a créé un dangereux précédent : la punition collective des populations civiles peut désormais être présentée au public comme une stratégie militaire légitime sans conséquences.

Gaza représentait la version extrême de cette approche. Aujourd’hui, avec les guerres menées par les États-Unis et Israël contre le Liban et l’Iran, nous observons le même schéma. Les tactiques sont familières, la rhétorique se tient et la réponse internationale — ou plutôt l’absence de réponse — est, comme on pouvait s’y attendre, totalement déséquilibrée, pour ne pas dire en dessous de tout.
Un schéma dangereux

Le Liban est devenu le deuxième théâtre d’opérations majeur en 2024, puis à nouveau en 2026, reproduisant le scénario de Gaza, mais avec quelques adaptations régionales.

Le déplacement des populations de Dahyieh, du sud du Liban et de la vallée de la Bekaa, soit près d’un million de personnes, suit la même stratégie d’ « ingénierie démographique » que celle observée à Gaza : forcer les populations civiles, en l’occurrence principalement la communauté chiite, à fuir, puis détruire le territoire, y compris les infrastructures, les maisons et empoisonner les sols afin que la vie ne puisse plus y revenir.

Le personnel médical au Liban a été la cible d’attaques délibérées, comme l’ont montré des reportages faisant état de menaces contre des hôpitaux et de leur évacuation.

Cela fait écho aux attaques systématiques contre les infrastructures de santé à Gaza, où les ambulances, le personnel médical et les hôpitaux ont été fréquemment pris pour cibles.

Les attaques israéliennes contre les casques bleus des Nations-Unies dans le sud du Liban constituent une autre escalade dangereuse, qui porte atteinte au droit international humanitaire et à la protection accordée aux forces de maintien de la paix, mais qui, là encore, n’a pas eu de conséquences pour les agresseurs.

En Iran, les attaques contre les infrastructures civiles ont provoqué des catastrophes environnementales aux proportions catastrophiques. Le bombardement des installations de stockage de pétrole à Téhéran et dans d’autres villes iraniennes a déclenché des crises environnementales qui affecteront plusieurs générations.

Ces attaques contre les infrastructures civiles — usines de dessalement, installations pétrolières, médias, services publics, entre autres — constituent des violations flagrantes du droit international humanitaire et n’ont également eu que peu de conséquences pour les agresseurs.

L’article 54 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève interdit explicitement les attaques contre des biens indispensables à la survie de la population civile, notamment les denrées alimentaires, les récoltes, le bétail, les installations d’approvisionnement en eau potable et les ouvrages d’irrigation.

La rhétorique de la terreur

Le plus inquiétant est peut-être la rhétorique publique des responsables américains et israéliens.

Dans un récent message publié sur Truth Social, le président américain Donald Trump a menacé de « détruire des cibles facilement destructibles qui rendront pratiquement impossible la reconstruction de l’Iran en tant que nation — la mort, le feu et la fureur s’abattront sur eux ».

De telles déclarations ne constituent pas seulement une rhétorique incendiaire, mais aussi des menaces claires de punition collective.

Ce n’est pas un cas isolé ; nous entendons par exemple le ministre de la Guerre Pete Hegseth déclarer que « les seuls qui doivent s’inquiéter sont les Iraniens qui pensent qu’ils vont survivre ».

Ou encore le sénateur américain de Caroline du Sud Lindsey Graham, l’un des plus proches conseillers de Trump et fervent partisan d’Israël, qui a déclaré : « Nous avons rasé Berlin, nous avons rasé Tokyo. Avons-nous eu tort de larguer une bombe atomique pour mettre fin au règne de terreur japonais ? … Si j’étais Israël, j’aurais probablement fait la même chose. »

Cela s’ajoute aux innombrables déclarations documentées de responsables israéliens annonçant ouvertement leur intention de commettre un génocide et, plus récemment, affirmant explicitement leur intention de reproduire les crimes qu’ils ont commis à Gaza, cette fois à Beyrouth et à Téhéran.

Ces déclarations publiques ne sont pas de simples fanfaronnades ; elles préparent le terrain à des violations intentionnelles.

Lorsque des responsables annoncent leur intention de rendre les conditions de vie d’un groupe de personnes insupportables, ils admettent que leurs plans d’action violent les principes fondamentaux du droit international et, notamment, la définition du génocide, à savoir « le fait d’infliger délibérément à un groupe des conditions de vie calculées pour provoquer sa destruction physique totale ou partielle ».

Nous avons vu cela se produire à maintes reprises à Gaza, puis au Liban et maintenant aussi en Iran, les responsables israéliens et américains se vantant des crimes qu’ils s’apprêtent à commettre.
Indignation sélective

Alors que l’Iran et le Hezbollah sont condamnés avec une régularité d’horloge, que des sanctions leur sont imposées et que les armes se déchaînent contre eux, un silence assourdissant enveloppe les agresseurs responsables d’avoir non seulement déclenché la guerre en cours, mais d’avoir commis des crimes de guerre infiniment plus massifs et certainement plus meurtriers.

Cela inclut le meurtre de plus de 175 Iraniennes, pour la plupart des petites écolières, le premier jour des attaques américaines.

L’indignation sélective de la dite communauté internationale révèle l’hypocrisie qui sous-tend le soi-disant « ordre international fondé sur des règles » et ne fait qu’encourager ceux qui ne se sentent pas protégés par ce système à chercher d’autres moyens de se protéger.

Ce qui rend ce double standard particulièrement flagrant, c’est le calcul économique qui motive le silence. Tout ce qui compte, semble-t-il, c’est de maintenir le détroit d’Ormuz ouvert afin que le pétrole continue de couler et que l’argent continue de changer de mains.

La vie des civils au Liban et en Iran, et ailleurs dans la région, semble être totalement secondaire par rapport aux intérêts économiques.

La fin de la façade du droit international

Ce à quoi nous assistons n’est pas seulement l’escalade du conflit, c’est la mort du droit international en tant que contrainte effective, aussi relative soit-elle en ce qui concerne les États puissants.

Lorsque les crimes de guerre sont annoncés à l’avance et commis ouvertement, lorsque le déplacement des civils devient un objectif déclaré et que la destruction de l’environnement est considérée comme un dommage collatéral, nous avons dépassé le domaine des zones grises juridiques pour entrer dans un monde où la loi du plus fort prévaut.

L’inaction de la communauté internationale, sa condamnation sélective et sa complicité économique mènent toutes à la même conclusion.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et la haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, ont ouvertement reconnu l’effondrement de l’ordre juridique international lorsqu’elles ont appelé l’Europe à s’adapter à un « ordre mondial chaotique et coercitif » dans un contexte de « violations croissantes du droit international ».

Dans son discours de mars 2026, Von der Leyen a admis que « nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes mondiaux ni concilier parfaitement nos valeurs et nos intérêts à chaque occasion », ce qui signifie que l’UE accepte la nouvelle réalité post-droit international.

Cette reconnaissance d’impuissance intervient alors que l’Union européenne elle-même porte une responsabilité importante dans la destruction actuelle.

Par des décennies d’apaisement envers les politiques d’occupation israéliennes, de silence complice sur les punitions collectives à Gaza et de priorité accordée à la sécurité énergétique plutôt qu’aux droits humains, l’UE a activement permis la normalisation des crimes de guerre qui se reproduisent aujourd’hui au Liban et en Iran.

Les intérêts stratégiques du bloc, notamment le maintien de l’accès aux flux pétroliers du détroit d’Ormuz, ont constamment pris le pas sur son engagement déclaré en faveur du droit international et, par conséquent, l’appel de Von der Leyen à entériner la nouvelle réalité constitue moins une reconnaissance des circonstances extérieures qu’une admission du rôle joué par l’UE dans le démantèlement du cadre juridique qu’elle prétend défendre.

Dans un récent discours prononcé lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a appelé ses alliés européens à « ne pas se laisser entraver par la culpabilité et la honte » liées à leur « culture et leur héritage », et a appelé à un retour à « l’ère de la domination occidentale ».

Rubio a poursuivi : « C’est ce que nous avons fait ensemble par le passé, et c’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent refaire aujourd’hui, avec vous. »

Au lieu de susciter l’horreur et la réprobation des dirigeants européens présents dans la salle, ce discours, qui appelle à la résurgence de l’un des siècles les plus brutaux de l’humanité, marqué par le colonialisme et l’esclavage, a été accueilli par une ovation debout.

Un avenir où les atrocités seront la norme

À moins d’un changement radical dans la conscience mondiale et la volonté politique qui inciterait les habitants des pays qui produisent les armes les plus sophistiquées au monde et déclenchent des guerres à l’étranger à réagir non pas parce que le prix de l’essence augmente, mais parce qu’il est immoral de financer des crimes de guerre commis en leur nom, nous pouvons nous attendre à ce que ce schéma se poursuive.

La normalisation de ces crimes de guerre a créé un dangereux précédent – ou un retour à une tradition de colonialisme brutal – qui pourrait être appliqué n’importe où, n’importe quand, encore et encore.

Lorsque les États puissants peuvent agir en toute impunité, lorsqu’ils peuvent annoncer leur intention de commettre des atrocités et les commettre sans conséquence, tout le cadre du droit international perd son sens, même en tant qu’écran de fumée.

En lançant, il y a plus de deux ans, l’avertissement selon lequel Gaza serait l’antichambre d’un funeste avenir pour le monde entier, je n’exagérais pas. Il s’agissait d’une observation factuelle de la direction que nous prenions.

Aujourd’hui, cet avenir ne s’est pas seulement rapproché, il est là.

La question n’est plus de savoir si ces actions constituent des crimes de guerre ; nous disposons de suffisamment de preuves pour l’établir.

La question est de savoir si le monde trouvera enfin le courage d’admettre la vérité, de demander des comptes aux puissants, d’imposer des sanctions aux criminels et de mettre en place des mesures concrètes pour faire pression sur eux, ou s’il continuera à se rendre complice de leurs crimes par son silence et son indignation sélective.

La réponse déterminera non seulement le sort du Liban, de l’Iran et de la Palestine, mais aussi l’avenir d’une planète qui plie sous le fardeau des destructions causées par l’homme.




mardi 17 mars 2026

Quand les Palestiniens voyageaient librement au Levant


1935. Sur la route reliant Jaffa à Ramallah, un groupe d’hommes rend visite à un parent. De droite à gauche, au dernier rang : Illarion Assayegh, Koustandi Tawfiq Zakariya et Raouf Assayegh. De gauche à droite au premier rang : Ibrahim Al-Ladaa et Philip Assayegh. Assis, au milieu, Jabr Abboudi.


Pendant plus de quatre siècles, le Proche-Orient ignorait les frontières. En retraçant le voyage de son arrière-grand-oncle au début du XXe siècle, l’écrivain Raja Shehadeh, né à Ramallah, raconte l’histoire d’un morcellement et d’un cloisonnement progressif depuis 1948, en Palestine et dans l’ensemble de la région. Avec la guerre actuelle contre l’Iran et le Liban, l’Occident redessine de nouveau dans le sang les frontières du Proche-Orient.

Aucune autre frontière n’a connu autant de changements ces dernières décennies que celle de la Palestine, où j’ai vécu toute ma vie. J’ai grandi en Cisjordanie. Mon univers s’est élargi au lendemain de la guerre de 1967, lorsque l’occupation israélienne a permis la circulation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Il s’est rétréci à nouveau lorsqu’Israël a bouclé les territoires palestiniens. Ma terre natale était sous juridiction jordanienne, tandis que la Palestine, patrie de mes parents, s’étendait à l’horizon. Par temps clair, nous pouvions apercevoir, de l’autre côté de la frontière, des lumières que nous supposions être celles de Jaffa, la ville dont ma famille avait été expulsée. Plus tard, lorsque nous avons pu enfin visiter le littoral, nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait en réalité de celles de Tel-Aviv.

Pendant 450 ans, sous le règne des Ottomans et jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, il n’y avait pas de frontières. Le littoral oriental de la Méditerranée était sous le contrôle d’un empire multiethnique. Il n’existait pas non plus d’unité administrative appelée Palestine. Haïfa, Acre, Safed et Tibériade faisaient partie du sandjak de Beyrouth – un sandjak étant une subdivision administrative d’un vilayet, ou province. Plus au sud, Jaffa, Gaza et Jérusalem appartenaient au sandjak de Jérusalem, tandis que la région sud-est de la Palestine faisait partie du sandjak de Maan. Tous ces territoires étaient rattachés au vilayet de la Grande Syrie. À l’époque, le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.

De l’empire aux États-nations

Au lendemain de la première guerre mondiale, le Proche-Orient fut réorganisé sous l’égide des puissances coloniales victorieuses, la France et le Royaume-Uni. Au lieu d’un empire multiethnique embrassant toute la région, comme cela avait été le cas pendant les quatre siècles et demi précédents, les nouvelles puissances réduisirent la Turquie à son territoire anatolien et créèrent une série de petits États-nations : l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Émirat de Jordanie et la Palestine.

En 1922, Londres instaura en Palestine un mandat dit « de classe A », réservé aux « territoires faisant jadis partie de l’Empire ottoman et ayant atteint un stade de développement tel que leur existence en tant que nations indépendantes pouvait être provisoirement reconnue ». Mais cette promesse d’indépendance n’avait été faite qu’à la population juive, qui était minoritaire sur le territoire de la Palestine mandataire, où elle représentait moins de 10 % de la population.

En 1948, Israël fut créé sur environ 75 % du territoire sous mandat britannique. Le reste, à savoir la Cisjordanie et Jérusalem-Est, fut annexé à la Jordanie, tandis que la bande de Gaza passait sous contrôle égyptien. À l’intérieur des frontières du nouvel État, les Juifs ne possédaient que près de 7 % des terres, acquises par voie d’achat. Le reste fut conquis par les armes. Au cours de la guerre de 1948 et dans les années qui suivirent, les sionistes réussirent à expulser la majorité des Palestiniens de ce qui était désormais devenu Israël et à s’emparer de leurs terres. Ma famille était au nombre des personnes spoliées. Israël finit aussi par prendre le contrôle de la plupart des terres des Palestiniens restés à l’intérieur de ses frontières, qui représentaient environ 22 % de la population totale.

Un système d’apartheid

Nous sommes partis vivre en Cisjordanie, à Ramallah, où nous étions désormais séparés de ma tante et de mes cousins, restés en Israël. À la radio israélienne, nous pouvions entendre les salutations des membres des familles palestiniennes vivant de l’autre côté de la ligne verte, qu’Israël n’autorisait pas à se réunir avec leurs parents réfugiés dans les pays voisins. Ces messages commençaient toujours par un solennel « Ohdi salami » (« Je transmets mes salutations ») adressé d’une voix fervente à un frère ou un cousin…

Et puis, en 1967, Israël occupa le reste de la Palestine mandataire. L’une des premières mesures prises par les autorités d’occupation fut de procéder à un recensement de la population et de délivrer des cartes d’identité aux habitants. Ces documents se distinguaient par une couleur différente selon que leurs porteurs résidaient à Jérusalem-Est, à Gaza ou en Cisjordanie. Les personnes qui, le jour du recensement, étaient absentes du territoire pour une raison quelconque — voyage, affaires ou études — se virent refuser leur carte de résident et ne purent pas rentrer chez elles. Nombre de familles furent ainsi de nouveau séparées. La Palestine historique comptait désormais une série de communautés distinctes, et les citoyens israéliens n’avaient pas le même statut que les résidents arabes de Gaza, de Jérusalem-Est ou de Cisjordanie. Sur les plaques d’immatriculation des voitures, différentes lettres de l’alphabet hébreu (ultérieurement remplacées par un numéro sous l’Autorité palestinienne) indiquaient la ville d’origine du propriétaire.

Lorsque vous grandissez sur un territoire, celui-ci devient votre univers. Vous acceptez ses frontières comme l’espace qui délimite toute votre existence.

Peu après l’occupation, Israël a commencé à installer des colons juifs à Jérusalem-Est, à Gaza et en Cisjordanie. Ces colons conservaient la citoyenneté israélienne, étaient soumis à la législation israélienne et relevaient exclusivement des tribunaux israéliens. Leur sort était totalement distinct de celui de leurs voisins palestiniens, instaurant ainsi un système d’apartheid qui appliquait des lois différentes et octroyait des statuts différents aux habitants d’un même territoire. Les gouvernements israéliens qui se sont succédé depuis lors étaient désormais convaincus qu’ils pouvaient se permettre d’agrandir leur État et de repousser ses lignes de démarcation en absorbant peu à peu les territoires palestiniens occupés. Les colonies, réservées exclusivement aux Juifs israéliens, se sont multipliées, et la ligne verte a fini par s’effacer. L’objectif final était d’annexer la Cisjordanie, de même que l’État israélien avait annexé Jérusalem-Est quelques semaines après le début de l’occupation. Il convient toutefois de souligner qu’à ce jour, Israël n’a toujours pas déclaré officiellement quelles sont ses frontières.

« Voyages avec mon oncle ottoman »

Lorsque vous grandissez sur un territoire, celui-ci devient votre univers. Vous acceptez ses frontières comme l’espace qui délimite toute votre existence. Telle fut mon expérience : ayant grandi à Ramallah, j’avais intériorisé les lignes de séparation de la Cisjordanie. Nous étions coupés de la partie de la Palestine où vivait ma famille, devenue Israël. Je n’avais plus aucun moyen de voir mes cousins. Ce n’est qu’au moment d’écrire mon livre "Rift in Time : Travels with my Ottoman Uncle" (« Une faille dans le temps : voyages avec mon oncle ottoman », 2010, non traduit), et en suivant le chemin emprunté par mon arrière-grand-oncle pour échapper à la police turque, que l’espace de mon imagination s’est élargi pour englober la possibilité d’un monde différent, semblable à celui qui existait en ce temps-là. En parcourant l’itinéraire de mon oncle fugitif, j’ai pris conscience de la réalité géographique du paysage. Lorsque j’ai atteint la vallée du Jourdain, mes yeux ont pu contempler la magnifique vallée du Grand Rift, cette faille tectonique vieille de millions d’années qui part du nord du Liban et se prolonge jusqu’en Afrique de l’Est à travers la mer Rouge, sans se soucier le moins du monde des frontières éphémères et artificielles qui sillonnent la région.

La famille de cet oncle, les Nassar, était originaire d’un village du Liban appelé Aïn Aanoub. À la fin du XIXe siècle, les Nassar ont quitté leur terroir libanais pour se rendre à Haïfa, aujourd’hui en Israël, sans avoir à franchir aucun poste de douane. Najib, qui était le grand-oncle de ma mère, était rédacteur en chef du journal Al Karmil, qu’il avait fondé après que le sultan ottoman Abdul Hamid II (1876-1909) eut octroyé à ses sujets une constitution abolissant la censure. Mais lorsque la Première guerre mondiale éclata, il s’opposa au choix des autorités de Constantinople de rallier le camp de l’Allemagne. Ayant fait ses études dans des écoles britanniques, il fut alors soupçonné de collaborer avec Londres et dut prendre la fuite.

Cette épopée fit de lui un écrivain, qui, au terme de ses trois années passées en cavale, rédigea un roman autobiographique intitulé Riwayat Muflih Al-Ghassani (« Les histoires de Muflih Al-Ghassani », non traduit)1. Sa lecture m’a fasciné, et j’ai alors décidé de reparcourir son itinéraire en décrivant les transformations du paysage d’hier et d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’est né mon propre livre.

La géographie du Proche-Orient est devenue tellement baroque que si un Palestinien de Cisjordanie veut se rendre à Damas, il doit d’abord voyager vers l’est et traverser quatre pays avant de bifurquer vers sa destination finale.

Je me suis d’abord rendu en Galilée, où j’ai découvert que de nombreux villages dans lesquels Najib s’était réfugié avaient été détruits. J’ai dû scruter le terrain avec un œil d’archéologue pour en retrouver les traces.

Poursuivi par la police ottomane, Najib avait dû quitter la Galilée et rejoindre la rive est du Jourdain, qu’il put franchir à cheval sans encombre : il n’y avait pas de frontière et on passait à gué. En un rien de temps, il s’est retrouvé sur le territoire de ce qui est aujourd’hui le royaume hachémite de Jordanie, où il s’est caché parmi les tribus bédouines. Trois ans après le début de son périple, il décida finalement de se rendre et fut transporté en train jusqu’à Damas, un trajet qui ne durait pas plus de deux heures.

Au moment de planifier son itinéraire de fuite, Najib n’avait pas à tenir compte des frontières politiques qui bloquent aujourd’hui les déplacements de nombreux Palestiniens. En suivant ses traces, j’ai dû traverser quatre pays différents. La géographie du Proche-Orient est devenue tellement baroque que si un Palestinien de Cisjordanie veut se rendre au nord, à Damas, il doit d’abord voyager vers l’est et traverser quatre pays avant de bifurquer vers sa destination finale ; et cela n’est possible que s’il a la chance d’obtenir les visas et les permis de sortie nécessaires auprès d’autorités souvent peu coopératives, qu’elles soient arabes ou israéliennes.

Lignes de séparation, murs et barrières

L’un des principes fondamentaux de l’idéologie sioniste qui a présidé à la création d’Israël était que la terre de Palestine devait être la propriété exclusive et inaliénable du peuple juif. C’est ce passage d’un territoire à structure multiethnique regroupant les adeptes des trois religions abrahamiques à un espace monopolisé par un seul de ces trois monothéismes qui maintient toute la région dans un état de guerre permanent depuis 77 ans.

La création d’Israël au cœur du monde arabe s’est traduite par l’isolement réciproque des États-nations surgis après la première guerre mondiale.

Ce type de pratique et d’idéologie exclusivistes ne peut être soutenu qu’au prix fort : au lieu de s’intégrer dans la région et de faire la paix avec ses voisins, Israël doit rester constamment sur le pied de guerre, soucieux de préserver ses conquêtes militaires et d’exercer son contrôle sur les Palestiniens, qu’il refuse de laisser rentrer chez eux ou d’indemniser pour leurs pertes.

La création d’Israël au cœur du monde arabe s’est traduite par l’isolement réciproque des États-nations surgis après la Première guerre mondiale. Les lignes ferroviaires qui reliaient autrefois ces pays entre eux, comme le chemin de fer du Hijaz, qui allait de Constantinople à Médine, n’existent plus. En subsistent quelques vestiges sous la forme de sections de voies rouillées, et le désir ardent de leurs habitants, qui veulent pouvoir un jour à nouveau voyager librement dans une région réunifiée. Pour y parvenir, il faudra instaurer une paix juste entre Israël et ses voisins, précédée par la reconnaissance du droit des Palestiniens à l’autodétermination.

En attendant, je continue à habiter un pays mutilé non seulement par les lignes de séparation, mais par les murs et les barrières qui confinent la plupart des villes et des villages palestiniens. Avant de se déplacer en voiture entre les diverses localités de Cisjordanie, il faut écouter les bulletins d’information réguliers diffusés par la radio locale sur l’état des routes de la région. Si on néglige de le faire, on court le risque d’être bloqué devant des postes de contrôle israéliens infranchissables, de se heurter à la fermeture des portails érigés à l’entrée de la plupart des agglomérations, ou encore d’être violemment attaqué par des groupes de colons israéliens.

Au cours des huit dernières décennies, les démarcations n’ont cessé de proliférer sur le territoire de la Palestine historique, empruntant de nouveaux tracés et restreignant davantage les déplacements de ses habitants. Rien ne symbolise mieux cette évolution que le changement des annonces diffusées sur les ondes radiophoniques : les Ohdi salami, les salutations familiales transmises par la radio israélienne, ont été remplacées par les messages déprimants des radios palestiniennes : « La route de Ramallah est fermée », « la route de Naplouse est bloquée par des colons armés », « des soldats bloquent la route entre les villages d’Attarah et de Birzeit », etc., dans une litanie qui ne prend jamais fin.



lundi 16 mars 2026

Le “Mouvement du Temple” appelle à célébrer la Pâque juive dans la mosquée d’Al Aqsa



Une campagne extrémiste israélienne appelle à pratiquer des rituels de sacrifice animal pour célébrer la Pâque juive dans l’enceinte de la mosquée d’Al Aqsa, défiant le statu quo en vigueur depuis 1967 dans ce lieu saint.


Alors que la mosquée d’Al Aqsa, à Jérusalem-est occupée, est fermée depuis maintenant 10 jours par les autorités israéliennes sous couvert d’état d’urgence, des groupes extrémistes juifs israéliens font campagne pour y célébrer des rituels religieux lors de la Pâque juive le mois prochain.

Créer des précédents

L’une des campagnes les plus provocantes est celle d’Elkana Wolfson, lié à la yeshiva du Mont du Temple, qui a publié une vidéo générée par intelligence artificielle montrant un abattage rituel d’animaux suivi d’un festin sacrificiel, ainsi que des images représentant la construction d’un temple juif sur le site de la mosquée Al-Aqsa.

Parallèlement, l’institut du “Temple” a publié une image d’un banquet avec le Dôme du Rocher en arrière-plan, devant lequel un autel religieux a été érigé. La légende accompagnant l »image indique : “établir le Temple en un mois est peut-être difficile, mais construire l’autel et renouveler le sacrifice est possible”, dans un appel clair à tenter d’imposer le sacrifice d’un animal à l’intérieur de la mosquée Al Aqsa cette année.

Selon le statu quo en vigueur depuis 1967, les personnes non musulmanes peuvent se rendre sur l’esplanade des mosquées de Jérusalem à des horaires précis, mais ne sont pas autorisées à y prier ou accomplir des rituels religieux.

Mais ce statu quo est régulièrement remis en cause et défié par des extrémistes israélien-nes, soutenus par le gouvernement. Cette campagne concernant la Pâque juive est portée par l’extrémiste “Mouvement du Temple”, qui vise à s’approprier l’esplanade des Mosquées (considérée comme le troisième lieu saint de l’islam), invoquant un droit biblique à la détruire pour y re-construire leur propre temple.

L’an dernier déjà, des centaines de colons israéliens avaient investi le complexe de la mosquée Al Aqsa et accompli des prières pour marquer la fête juive de la Pâque. Le gouvernorat de Jérusalem a recensé lors de cette période trois tentatives d’introduire un petit animal ou une partie de sa viande dans l’enceinte de la mosquée Al Aqsa afin de pratiquer les rituels de sacrifice.

Les images d’IA diffusées par le Mouvement du Temple laissent à craindre qu’une nouvelle étape risque d’être franchie en avril prochain, suivant la stratégie annoncée de “créer des précédents”, imposant peu à peu une nouvelle réalité grâce à l’impunité dont bénéficie le mouvement.

Étouffer la vie palestinienne à Jérusalem

S’il est minoritaire, le Mouvement du Temple gagne en adeptes et surtout en soutien politique depuis plusieurs années, en parallèle d’une politique d’étouffement de la vie palestinienne à Jérusalem-est occupée et de restrictions de l’accès à la mosquée d’Al Aqsa.

La période précédant le mois sacré de ramadan cette année a également été marquée par une escalade des incursions dans Al Aqsa, culminant avec l’arrestation d’un imam et un raid de la police israélienne pendant les prières, le premier soir du ramadan.

Israël a aussi annoncé un plan visant à limiter l’entrée à 10 000 fidèles palestinien-nes de Cisjordanie pour les prières du vendredi, sous prétexte de “sécurité”, et a limité l’entrée aux hommes âgés de 55 ans et plus, aux femmes âgées de 50 ans et plus et aux enfants de moins de 12 ans accompagnés d’un parent.

Depuis le début du mois de ramadan, le 18 février dernier, la liberté de culte des Palestinien-nes est entravée par une série de mesures israéliennes et s’est accompagnée d’une vague d’arrestations et de raids arbitraire, comme le rapportait l’Agence Média Palestine dans cet article.

Mais depuis dix jours, suite à l’agression israélo-étasunienne en Iran et ses répercussions, l’esplanade des mosquées est entièrement fermée, les autorités israéliennes invoquant une mesure de sécurité.

Ses forces israéliennes justifient cette fermeture sous prétexte de « mesures préventives » en temps de guerre, les Palestinien-nes rappellent qu’il n’y a pas d’abris anti-bombes dans les maisons palestiniennes de Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est, ni d’abris publics. Parmi les Palestinien-nes des territoires de 1948, environ la moitié de la population n’a aucun endroit où se réfugier en cas d’attaques aériennes, selon les chiffres du contrôleur général de l’État israélien.

Invoquer la sécurité des fidèles musulman-es pour les empêcher de se rendre à la mosquée d’Al Aqsa est donc un argument cynique et fallacieux, et de nombreux-ses Palestinien-nes y voient un prétexte pour faire avancer la politique discriminatoire israélienne à leur encontre.

Source : Agence Média Palestine



dimanche 15 mars 2026

3 Israéliens arrêtés au Brésil sont soupçonnés de crimes de guerre

À Itacaré, dans l'État de Bahia, au Brésil, la police a arrêté trois touristes israéliens qui avaient agressé des manifestants pro-palestiniens. Les autorités cherchent à déterminer si ces personnes font l'objet de mandats d'arrêt pour leur implication présumée dans le génocide de Gaza, une affaire actuellement examinée par la Cour internationale de Justice.


Fondation Hind Rajab :

La Fondation Hind Rajab confirme que le parquet brésilien a émis trois ordonnances d'enquête ordonnant à la police fédérale d'ouvrir des enquêtes sur les soldats israéliens présents au Brésil, suite aux plaintes déposées par l
a Fondation Hind Rajab concernant des crimes commis pendant la campagne militaire israélienne à Gaza.

La décision, rendue le 4 mars 2026 , stipule qu’il est « impératif d’ouvrir une enquête de police ». Ce faisant, le procureur a transmis les plaintes à la Surintendance régionale de la police fédérale du District fédéral, demandant l’ouverture urgente de mesures d’enquête.
(...)

Les plaintes déposées par l
a Fondation Hind Rajab concernent plusieurs soldats israéliens situés au Brésil, dont des individus identifiés dans les municipalités d'Ilha do Campeche (Santa Catarina), Itacaré (Bahia) et sur l'île de Morro de São Paulo (Cairu, Bahia).

Parmi les personnes citées dans les documents figure Omri Turgeman, un soldat du 424e bataillon d'infanterie de la brigade Givati, dont l'unité a été liée à de graves crimes commis lors des opérations israéliennes à Gaza.

Les plaintes déposées par l
a Fondation Hind Rajab apportent des preuves reliant les suspects à des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et des actes s'inscrivant dans le cadre d'une campagne génocidaire plus large contre la population palestinienne de Gaza.

Obstruction israélienne à la justice

Suite à la publication des ordres d'enquête du procureur, l
a Fondation Hind Rajab a obtenu des informations indiquant que des acteurs israéliens ont entrepris d'entraver le processus judiciaire.

Selon les informations dont dispose HRF, l'un des soldats identifiés dans les plaintes a déjà été exfiltré clandestinement du Brésil.

Ces développements soulèvent de sérieuses inquiétudes quant à une obstruction active à la justice visant à empêcher que les auteurs de crimes internationaux n'aient à rendre des comptes.

L'appel de la police fédérale suscite des inquiétudes

Dans le même temps, l
a Fondation Hind Rajab a reçu une réponse inquiétante de la part de la police fédérale brésilienne, qui a fait appel de la décision du procureur général au lieu d'exécuter les ordres d'enquête.

Le recours soulève plusieurs arguments, notamment des déclarations remettant en question la pertinence des procédures de la Cour pénale internationale et affirmant que les enquêtes menées au Brésil sur les crimes commis à Gaza seraient inefficaces.

La Fondation Hind Rajab constate qu'aucune mesure d'enquête significative ne semble avoir été prise, malgré la détermination claire du procureur qu'une enquête policière devait être ouverte.
(...)

La position adoptée dans l'appel de la police semble également ignorer les mandats d'arrêt émis par la Cour pénale internationale contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l'ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, ainsi que les obligations du Brésil en vertu du Statut de Rome et des Conventions de Genève d'enquêter sur les crimes internationaux et de les poursuivre.


Perversion & décadence morale sous-jacentes à la guerre contre l’Iran





Le Premier ministre canadien Mark Carney a déclaré condamner les attaques de l’Iran contre des civils et la fermeture de facto du détroit d’Ormuz.

Pas un mot sur les 1 300 civils iraniens tués jusqu’à présent par les États-Unis et Israël, des attaques qui enfreignent bon nombre de lois internationales. Pas un mot non plus sur les attaques contre les infrastructures civiles en Iran, notamment les écoles, les hôpitaux et l’aéroport international. Pas plus que sur les 170 écolières brûlées vives par des missiles américains. Et encore moins sur les 10 millions de personnes qui respirent des gaz toxiques à la suite des attaques contre les installations de stockage de pétrole à Téhéran.

Ce même Mark Carney qui, je ne me lasserai jamais de le souligner, a été encensé pour avoir tenu tête à Donald Trump il y a quelques semaines à peine, se range aujourd’hui du côté de l’escroc dérangé et meurtrier, car l’on pensait naïvement qu’il aiderait à le contenir.

Au cœur de l’élite occidentale règne une corruption morale abyssale, un mépris nazi pour la vie et un appétit insatiable pour la violence et la guerre.

Les États-Unis lancent des opérations de bombardement sur l’Iran depuis des bases aériennes britanniques. La France déploie des navires de guerre. L’Australie envoie un avion espion pour aider les États-Unis à sélectionner des cibles à bombarder. La Roumanie vient d’annoncer l’autorisation d’utiliser ses bases de la mer Noire comme points de transit pour les attaques américaines.

Les États vassaux

Personne ne devrait être surpris à condition de bien maîtriser les concepts de libéralisme et d’impérialisme occidentaux. Carney, Macron et tous les dirigeants occidentaux ont depuis longtemps accroché leur wagon au train yankee. Se désolidariseront-ils un jour ? Ou suivront-ils Trump jusqu’au bout de cette guerre illégale, vaine et meurtrière, quel que soit le nombre d’innocents massacrés ? En l’absence de révolutions, comment penser les pays européens et les États dérivés, comme le Canada et l’Australie, capables de s’opposer aux États-Unis ? Pour autant, nous, citoyens des États-Unis ou de leurs États vassaux, n’avons pas à cautionner l’empire lorsqu’il commet des crimes de guerre et viole le droit international.

Nous devrions au moins faire connaître notre opposition à l’impérialisme et à notre statut de vassaux.

Car c’est précisément ce que les élites occidentales détestent par-dessus tout concernant l’Iran. Elles détestent son indépendance, son refus d’être un État vassal et sa capacité de résistance. Les dirigeants occidentaux détestent l’Iran parce qu’il tient tête à Israël et aux impérialistes occidentaux. C’est là le seul mobile de cette guerre. Ne nous laissons pas berner par les discours fallacieux sur la liberté et la démocratie. L’Iran est un obstacle à l’hégémonie israélo-occidentale, et à ce titre, il doit être éliminé.

Vous pensez que c’est trop simpliste ?

Alors, pourquoi l’impérialisme occidental ne s’en prend-il pas à l’Arabie saoudite, à Oman, aux Émirats arabes unis, au Bahreïn, au Qatar ou à la Jordanie, des monarchies répressives et absolues ? La réponse est simple : ils sont de notre côté. Ce sont des États vassaux soumis dont les pays sont exploités par les États-Unis, Israël et l’Occident.

C’est aussi simple que cela.

En septembre dernier, le Qatar a aboli ses élection partiellement libres, octroyant tous les pouvoirs futurs d’élire le gouvernement à un seul homme : le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani. Avez-vous vu des articles condamnant le Qatar pour s’être rétabli en dictature absolue ? Bien sûr que non ! Parce que le Qatar est un allié de l’Occident, et qu’il bénéficie donc d’un traitement de faveur.

Le seul crime de l’Iran est de s’opposer à Israël et à l’Occident, et de soutenir les Palestiniens. C’est un élément essentiel de la guerre à ne pas oublier. La plupart des pays musulmans ont depuis longtemps abandonné les Palestiniens à leur sort.

L’Iran ne l’a jamais fait. Et pour cette raison, les États-Unis et l’Occident le punissent sans relâche. Ils ont sanctionné l’Iran parce que défendre les Palestiniens revient logiquement à s’opposer à Israël et à ses ambitions territoriales et hégémoniques.

“Le régime”

N’oublions pas non plus les subterfuges linguistiques utilisés par les médias et la classe politique occidentaux pour créer un sentiment anti-iranien tout en présentant les États du Golfe de manière neutre. Vous n’entendrez jamais parler du “régime” saoudien, omanais, bahreïni, qatari, émirati ou jordanien. Seul l’Iran est qualifié de “régime”. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un terme péjoratif destiné à délégitimer le mode de gouvernance du pays. Ce terme a aussi pour but de déshumaniser les dirigeants du pays, de nous préparer à la guerre et de nous immuniser contre l’assassinat de ses dirigeants.

Or, les dirigeants iraniens sont en réalité autrement plus légitimes que ceux des États du Golfe dont les monarchies héréditaires sont dirigées par la même famille depuis des centaines d’années. L’Iran est une république constitutionnelle et son gouvernement est issu d’une révolution populaire qui a renversé un régime monarchique. L’Iran s’appuie sur un chef religieux suprême nommé par un conseil spécial, mais le président iranien est élu au suffrage universel.

L’Iran est donc bien plus représentatif de son peuple que la plupart des pays de la région.

Mais outre la géopolitique, comment expliquer que les dirigeants occidentaux condamnent les actions défensives de l’Iran tout en gardant le silence sur la guerre illégale et le massacre d’écoliers ?

Selon le sociologue Ajamu Baraka, cette attitude pourrait s’expliquer par la psychopathologie du suprémacisme blanc.

Cette psychopathologie ne se limite pas aux préjugés d’individus isolés. Il s’agit d’un trouble cognitif narcissique et racialisé, ancré dans la structure idéologique et institutionnelle du pouvoir occidental. Elle place l’Europe et ses anciennes colonies au summum du développement humain et empêche ses adeptes de percevoir la réalité objective lorsqu’ils sont confrontés à une résistance non européenne. Bien qu’enracinée dans l’expérience historique de l’Europe et de ses interactions avec des peuples non européens lors de l’expansion de sa puissance, elle affecte toute personne socialisée dans les mécanismes idéologiques et culturels du projet colonial paneuropéen.

Le terme “trouble cognitif narcissique” me semble tout à fait approprié et explique parfaitement la situation.

Selon cette croyance, vous, personne blanche d’origine européenne ou dérivée de l’Europe, libérale ou non, êtes simplement meilleur que les autres, simplement parce que vous êtes blanc et d’origine européenne. Et par conséquent, tout ce que les Blancs prétendent savoir sur le monde serait parole d’évangile.

Cette psychopathologie sous-jacente commune à l’ensemble de l’Occident transcende toute affiliation politique.

On le voit clairement dans le langage utilisé par Stephen Miller, conseiller de Trump, qui affirme :

“La civilisation occidentale a produit le monde moderne, nos ancêtres ont bâti les villes, créé l’art et l’architecture, développé l’industrie. Et vous n’avez pas idée à quel point nous sommes déterminés à préserver cette civilisation”.

Ou encore dans les propos de Marco Rubio qui, il y a quelques semaines à Munich, a reçu une standing ovation de la part des dirigeants européens pour avoir déclaré que “l’Occident a été forgé par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, d’héritage, de langue et d’ascendance. Et nous le sauverons”.

La suprématie blanche et le racisme à peine voilés et codés s’affichent ouvertement.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que l’empire d’origine européenne hait l’Iran en tant que descendant d’une ancienne civilisation de 6 000 ans. L’existence de l’Iran et de son patrimoine culturel remet en effet en question le récit de la civilisation occidentale si cher aux fascistes. C’est précisément ce qui se cache derrière les menaces grossières de Trump de bombarder 52 sites culturels d’importance pour le peuple iranien.

La guerre contre l’Iran est alimentée non seulement par des considérations géopolitiques, mais aussi par la suprématie européenne et une pulsion nazie de destruction de l’autre.

Ainsi, lorsque nous voyons des libéraux comme Mark Carney, Keir Starmer et Emmanuel Macron refuser de condamner le massacre de civils, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont servilement acquis à l’impérialisme, mais parce que les narcissiques moralement décadents et les suprémacistes blancs resserrent les rangs.

Source : ¡Do Not Panic!

Traduit par Spirit of Free Speech



samedi 14 mars 2026

Une nouvelle flottille de 200 bateaux pour briser le blocus de Gaza




La campagne à venir marquera la plus grande opération maritime coordonnée visant à mettre fin au siège de Gaza, qui dure depuis 18 ans.

Des militants du mouvement de solidarité avec la Palestine, en coordination avec des organisations de la société civile, ont annoncé leur intention de lancer le mois prochain une nouvelle campagne maritime visant à briser le blocus israélien sur Gaza.

Cette initiative rassemble la Freedom Flotilla et la « Caravane de la détermination » dans ce que les organisateurs décrivent comme une flotte de 200 bateaux qui prendra la mer le 12 avril depuis les ports méditerranéens d’Espagne, d’Italie et de Tunisie.

Bülent Yıldırım, directeur de la Fondation turque d’aide humanitaire (IHH), a déclaré jeudi à The New Arab que des efforts de collecte de fonds étaient en cours en Europe, en Asie, en Afrique, en Turquie et dans les pays du Golfe afin d’acheter les navires.

« Il est important que nous ayons plus de 100 navires, voire 200 si Dieu le veut », a-t-il déclaré. « Plus il y aura de navires, plus il sera difficile pour Israël de les arrêter. Cela pourrait même devenir impossible. Nous n’avons pas d’autre choix que la mer ».

Environ 200 groupes de la société civile devraient soutenir la campagne, notamment l’Association Mavi Marmara pour la liberté et la solidarité, l’IHH et la Plateforme de soutien à la Palestine.

Selon les organisateurs, des milliers de participants provenant d’environ 150 pays devraient se joindre à l’initiative.

Au-delà de l’aide humanitaire, la flottille vise également à acheminer vers Gaza du personnel médical, des enseignants, des spécialistes en infrastructures, des ingénieurs en environnement, des avocats et des enquêteurs spécialisés dans les crimes de guerre.

Plus de 1000 médecins, infirmières et autres professionnels de la santé devraient y participer.

Cette initiative intervient alors que la Cour suprême israélienne a ordonné à des dizaines d’ONG de cesser leurs activités dans les territoires palestiniens occupés, ce qui a de graves répercussions sur l’aide humanitaire apportée aux plus de 2,1 millions de personnes déplacées à Gaza.

Yıldırım a déclaré que malgré le cessez-le-feu actuel, Israël continuait à tuer « sur un rythme régulier » des Palestiniens, y compris des enfants, et limitait l’entrée d’aide humanitaire significative à Gaza.

« Ils veulent normaliser le fait de tuer cinq ou dix personnes par jour au lieu de 200 ou 300 », a-t-il déclaré. « Si le monde reste silencieux, Israël va intensifier ses actions ».

Selon le ministère de la Santé de Gaza, au moins 618 Palestiniens ont été tués à Gaza depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 11 octobre dernier.

Yıldırım a accusé Israël d’entraver l’acheminement de l’aide et de n’autoriser que des approvisionnements alimentaires minimaux dans l’enclave assiégée, laissant la population confrontée à la faim et à la maladie.

Les organisations de défense des droits humains ont recensé l’entrée d’environ 200 camions par jour à Gaza depuis la trêve, soit un tiers de ce qui avait été convenu par Israël dans l’accord de cessez-le-feu.

« Si nous ne voulons pas avoir à répondre devant Dieu de ces enfants et de ces femmes, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir », a-t-il déclaré. « La reprise des mouvements de navires en Méditerranée est l’une des mesures les plus importantes pour garantir un véritable cessez-le-feu ».

Il a ajouté que l’augmentation du nombre de navires rendrait non seulement plus difficile l’interception du convoi, mais pourrait également faire pression sur les autorités pour qu’elles rouvrent les principaux points de passage, notamment la frontière de Rafah avec l’Égypte.

« Des militants, des médecins, des enseignants, des parlementaires et des personnes de différentes confessions seront à bord », a-t-il déclaré. « Avec des participants provenant d’environ 150 pays, Israël serait confronté au monde entier. Nous ne laisserons pas les Palestiniens seuls ».

Cette annonce fait suite à une tentative similaire en octobre dernier, lorsque les forces israéliennes ont saisi 41 navires transportant environ 400 participants de la Flottille de la solidarité mondiale alors qu’elle se dirigeait vers Gaza.

Les organisateurs ont déclaré que le convoi avait été intercepté dans les eaux internationales et ont qualifié cette action de « crime de guerre ». L’incident a déclenché des protestations dans plusieurs pays et a été condamné par des organisations internationales.

Amnesty International a appelé à la protection de la flottille, tandis que les Nations unies ont qualifié l’interception d’« inacceptable ».

Ce ne sera pas la première tentative de défier le blocus par voie maritime.

En 2010, les forces israéliennes ont pris d’assaut le Mavi Marmara, un navire turc qui tentait de briser le siège, tuant et blessant plusieurs militants.

Cet incident a déclenché une crise diplomatique entre la Turquie et Israël, qui a été résolue des années plus tard par des excuses de la part d’Israël et une indemnisation des familles des victimes.

Gaza, qui abritait [avant le génocide] environ 2,4 millions de Palestiniens, est soumise au blocus israélien depuis 18 ans.

Selon les organisateurs, le convoi prévu en avril représente la plus grande opération maritime coordonnée jamais organisée pour le contester.

Auteur : Mohammed Sheikh Youssef


Mohammed Sheikh Youssef est journaliste ; il écrit pour The New Arab.





vendredi 13 mars 2026

François Burgat : "Je préfère suivre la "propagande" turque que la française"


François Burgat, politologue français et directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l'Institut de recherche et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM).

Dans un entretien exclusif accordé à Nouvelle Aube, le politologue et spécialiste du Moyen-Orient François Burgat critique sévèrement le traitement médiatique du génocide à Gaza par les grandes agences de presse et les médias occidentaux.

Selon lui, un renversement historique s’est opéré dans la circulation de l’information entre l’Europe et le monde arabe.

"Pendant des décennies, ce sont les médias français qui apportaient aux sociétés méditerranéennes le pluralisme politique qui leur faisait encore défaut dans le monde arabe. On écoutait la BBC, on écoutait France Inter", rappelle-t-il.

Mais cet équilibre aurait aujourd’hui profondément changé. "Les médias français, service public inclus, plient lamentablement l’échine devant la vague de trumpistes qui défigure la France", affirme-t-il.

Pour Burgat, cette évolution affecte directement la manière dont les conflits internationaux, et notamment la guerre à Gaza, sont couverts par les agences de presse occidentales.

La "propagande turque"

L’universitaire estime désormais que de nombreux médias du Sud offrent une lecture plus fidèle de la réalité du terrain.

"Les médias du Sud rendent donc plus objectivement compte du conflit palestinien que leurs homologues occidentaux. Très souvent, les plus indiscutables contours de la réalité ne nous parviennent plus que grâce à eux", explique-t-il.

Dans ce contexte, Burgat souligne également le rôle de médias indépendants ou alternatifs.

"Nouvelle Aube joue un rôle dans le débat public, un rôle précieux"

"Nouvelle Aube est de ceux-là. Ce site joue un rôle dans le débat public, un rôle précieux", déclare-t-il.

Interrogé sur les accusations visant certains médias francophones, parfois qualifiés de "propagande turque" par leurs détracteurs, Burgat assume une position tranchée.

"Résumons-nous : nous sommes de plus en plus nombreux à considérer que la "propagande turque" est préférable à la propagande du gouvernement français", affirme-t-il.

Selon lui, cette préférence tient à la manière dont les autorités et les médias traitent la situation à Gaza.

"Pourquoi ? Parce que la propagande du gouvernement turc, elle, dénonce la propagande du gouvernement israélien, alors que la propagande du gouvernement français la colporte et la cautionne sans aucun scrupule", poursuit-il.

Un débat sur la crédibilité des agences de presse

Pour François Burgat, cette situation traduit une crise profonde de crédibilité des médias occidentaux.

Il estime que les voix critiques sont régulièrement disqualifiées dans le débat public.

"Est-ce qu’il faut se réjouir d’être inévitablement traité de conspirationniste si l’on n’est pas assez sioniste par les officines sionistes bien connues? D’être traité d’islamiste, de campiste ou de proche de l’extrême droite? Non, bien sûr", souligne-t-il.

Le chercheur reconnaît toutefois le caractère paradoxal de cette évolution.

"Est-ce qu’il faut se réjouir de devoir avoir recours à des médias étrangers pour défendre les principes de base du droit international ou de l’humanisme le plus universaliste? Non, bien sûr. Mais c’est la réalité actuelle", conclut-il.


jeudi 12 mars 2026

La guerre est l’opium des masses israéliennes



par Gideon Levy

Des junkies de plateaux télé salivant à l’idée d’une frappe contre l’Iran à la jubilation du public face à la «victoire totale» promise sur les ennemis d’Israël, le pays semble avoir la mémoire très courte, shooté guerre après guerre.

C’est à nouveau la guerre, et la guerre, une fois de plus, vient résoudre une fois pour toutes les problèmes existentiels d’Israël.

Elle sera à nouveau déclarée comme une victoire éclatante dans un premier temps, tout le monde applaudira, Yair Lapid écrira que nous sommes une nation forte et unie, et les analystes rivaliseront pour encenser les exploits courageux d’Israël, tout ça jusqu’à la prochaine entreprise satisfaisante.

Encore une fois, presque tous les Israéliens sont convaincus qu’il n’y a pas de guerre plus juste ou plus réussie que celle-ci, et «quel choix avions-nous ?» et «que proposez-vous ?» comme dans toutes les guerres d’Israël. Ces acclamations pouvaient déjà être entendues dans les plateaux télévisés vendredi soir, avec des panélistes bavant d’impatience, attendant ce moment comme s’ils attendaient le Messie. La délivrance est venue samedi, ne durant que jusqu’au prochain shoot d’adrénaline, qui arrivera plus tôt que prévu.

Si Israël a connu autrefois quelques années de calme entre les guerres – huit ans entre la guerre de 1948 et la campagne du Sinaï, onze entre celle-ci et la guerre des Six Jours, six jusqu’à la guerre du Kippour, neuf jusqu’à la première guerre du Liban et vingt-quatre jusqu’à la seconde – nous n’avons plus maintenant que quelques mois entre une guerre et la suivante. Autrefois, les promesses faites après chaque guerre atteignaient le ciel, le ciel délirant de ceux qui fomentent et soutiennent la guerre, ce qui inclut presque tous les Israéliens. «Plus aucun obus, plus aucune roquette Katyusha ne tombera sur nos communautés», a promis Menahem Begin à la fin de la première guerre du Liban. «Le sang n’a pas été versé en vain», a promis Ehud Olmert après la seconde.

En juin dernier, il y a à peine huit mois, la victoire totale sur l’Iran a été déclarée. Benjamin Netanyahou a déclaré que la salve d’ouverture entrerait dans l’histoire militaire d’Israël et serait étudiée par les armées du monde entier. «Au moment décisif, une nation comme un lion [le nom hébreu de la guerre est «Lion Rugissant»] s’est levée, et notre rugissement a secoué Téhéran et a résonné dans le monde entier». Le rugissement du lion s’est rapidement avéré être le couinement d’une souris.

La «victoire historique» qui a éliminé «deux menaces existentielles pour Israël, la menace nucléaire et celle des missiles balistiques», a duré aussi longtemps que la vie d’un papillon. Quelques mois de victoire historique et nous avons déjà besoin d’une nouvelle. Nous ne nous sommes pas encore remis du nom pompeux Opération Lion Dressé que nous sommes déjà frappés par une nouvelle, Opération Lion Rugissant – un nom encore plus infantile. Il semble parfois que tout ce dont nous avons besoin, ce sont ces noms fanfarons donnés aux guerres pour prédire leur échec programmé.

Aucune guerre dans l’histoire d’Israël, à l’exception de la première, ne lui a apporté un acquis à long terme. Aucune. Zéro. La plupart étaient des guerres d’initiative, et le choix de les entreprendre a toujours été le pire. Samedi, le début de la guerre actuelle a été présenté comme une «frappe préemptive», mais une attaque préventive est lancée contre quelqu’un qui est sur le point de vous attaquer. L’Iran n’était pas sur le point de le faire. Il est vrai qu’il a un régime horrible [sic] et il est vrai qu’il représente un danger pour la sécurité d’Israël et de la région depuis des années.

Mais cela n’a jamais été le danger existentiel présenté comme tel en Israël. Il faut évidemment espérer que cette fois-ci sera différente, comme nous l’avons cru pour toutes les autres guerres à leur début, mais l’expérience passée laisse peu de place à cette éventualité. Même si le régime de Téhéran est renversé et que l’Iran devient la Suisse et qu’un traité de paix éternel est signé entre lui et Israël, Israël trouvera une autre poupée vaudou pour nous intimider.

Le «une fois pour toutes» qui nous est promis ne sera jamais atteint par l’épée, ni même avec des avions F-35. Il est peut-être trop tard pour le dire, mais tant que l’occupation continuera, tant qu’elle restera le «une fois pour toutes» absolu ici, il n’y aura pas d’autre «une fois pour toutes».

Après deux ans et demi de zéro accomplissement à Gaza ; après la même durée de réalisations minimes et insignifiantes contre le Hezbollah au Liban ; après huit mois depuis la dernière attaque sans accomplissements contre l’Iran, il est temps de dégriser de l’intoxication des guerres et de leurs promesses futiles.

Le sang va maintenant couler comme de l’eau, l’Amérique n’oubliera jamais que nous l’avons poussée dans cette guerre, au terme de laquelle nous nous réveillerons pour une énième aube, identique aux précédentes.

source : Haaretz via Tlaxcala


mercredi 11 mars 2026

Netanyahu: le meurtrier de masse en tant que héros hébreu




Le sionisme est une idéologie fanatique en premier lieu, mais ce qui est fanatique pour n’importe qui d’autre est normal en Israël – comme l’indique l’état actuel d’indifférence publique face au massacre à Gaza.



Le 8 octobre 2023, Benjamin Netanyahu n’a pas hésité à exploiter l’une des attaques les plus audacieuses de l’histoire de la résistance palestinienne, l’assaut contre les colonies israéliennes et les bases militaires sur ou à travers la barrière de Gaza la veille.

Son objectif était d’utiliser l’attaque comme prétexte pour une attaque générale dévastatrice contre les ennemis régionaux d’Israël. C’était clairement planifié depuis des années et à court terme, cela a fonctionné. Le Hezbollah a été affaibli et le gouvernement syrien s’est finalement effondré après 13 ans d’une guerre par procuration dans laquelle les intérêts d’Israël étaient primordiaux. Cependant, l’attaque contre l’Iran a entraîné des représailles de missiles qui ont causé des destructions sans précédent et forcé Israël à rechercher un cessez-le-feu.

Sans se décourager, Israël continue d’avancer, massacrant et détruisant tout sur son passage alors que Netanyahu poursuit l’objectif de sa vie d’un « grand Israël ». Il se voit clairement comme un héros hébreu (*) comparable aux plus grands mythes bibliques, plutôt que comme le génocidaire corrompu et menteur qui sera sa véritable place dans l’histoire.

« Je suis en mission pour des générations », a-t-il récemment déclaré à un intervieweur. Lorsqu’on lui a demandé s’il se sentait lié au « grand Israël », il a répondu : « Beaucoup… Donc, si vous me demandez si je pense qu’il s’agit d’une mission historique et spirituelle, la réponse est « oui ».

En « Occident », l’idée d’un « grand Israël » est issue du sionisme chrétien au XVIIe/XVIIIe siècle. Ce n’était pas le « grand Israël » à l’époque, mais simplement la « terre d’Israël », y compris non seulement la Palestine, mais la plupart des terres qui l’entouraient. Même si la plupart étaient laïques, la « terre d’Israël » ou « eretz Israël » était l’outil utilisé par les sionistes au 19ème siècle pour soutenir la revendication d’avoir un droit divin sur la Palestine.

Même sans le « grand Israël », les sionistes n’ont jamais voulu d’un petit Israël. Faibles au début, ils ont été forcés d’accepter ce qui leur a été offert après Balfour, qui n’était qu’un « foyer national » en Palestine, pas la Palestine elle-même et pas un État juif.

Sur la carte du « grand » ou « Eretz » Israël, cependant, la Palestine n’était que le début. C’était la graine qui, correctement nourrie par une expansion territoriale régulière, allait grandir dans le royaume biblique s’étendant du Nil à l’Euphrate.

Il ne s’agissait pas seulement d’une rhétorique biblique, mais d’un modèle dans l’esprit des « extrémistes » et des « fanatiques » et destiné à subsumer une grande partie des terres centrales du Moyen-Orient (Liban, Syrie et Irak), ainsi que ce qui est aujourd’hui le nord de l’Arabie saoudite et le sud-est de la Turquie) dans le « grand » Israël.

Le sionisme est une idéologie fanatique en premier lieu, mais ce qui est fanatique pour n’importe qui d’autre est normal en Israël – comme l’indique l’état actuel d’indifférence publique face au massacre à Gaza.

Cependant, même les fanatiques ont leurs fanatiques. Personne ne pouvait l’imaginer, mais en 1977, l’« ancien » terroriste et meurtrier de masse Menahim Begin a été élu Premier ministre. Le courant dominant, moins fanatique, a été stupéfait. Il a eu ses propres meurtriers de masse, mais Begin n’était pas l’un d’entre eux.

 Comment cela a-t-il pu se produire ?

Aujourd’hui, les fanatiques d’hier – pour les moins fanatiques – sont le gouvernement. Ben Gvir et Smotrich dirigent les colonies et la « sécurité nationale ». Ils ne sont pas seulement les alliés politiques de Netanyahu. Ils sont les piliers essentiels de son gouvernement et ils partagent ses vues annihilationnistes. Ils sont les porte-étendards d’Eretz Israël, et non pas, comme il est plus que probable qu’on les verra dans l’histoire, comme les porteurs d’Israël.

Pour survivre au Moyen-Orient, Israël a dû continuellement l’affaiblir. Même dans les années 1940, Ben Gourion espérait trouver un leader chrétien pour transformer le Liban – censé être le maillon le plus faible des États arabes de première ligne – en un État fantoche. Cela a finalement été tenté par la guerre civile dans les années 1970-80, mais a échoué lorsque le leader phalangiste Bashir Gemayel a refusé de livrer et a ensuite été assassiné.

Le plan Yinon dans les années 1980 a cristallisé l’objectif à long terme d’Israël de fragmenter toute la région en États ethno-religieux digestes. Les intérêts d’Israël étaient profondément ancrés dans les guerres menées par les États-Unis contre l’Irak et la Libye et la guerre par procuration contre la Syrie, qui ont offert à Israël son plus grand triomphe depuis 1948.

Le refus de l’Occident d’arrêter le génocide de Gaza a provoqué une certaine consternation, comme si les gardiens civilisés de l’ordre international fondé sur des règles ne pouvaient pas permettre que cela se produise, ce qui est précisément ce qu’il fait, comme s’il était d’accord avec Israël sotto voce que la seule solution au « problème palestinien » est l’expulsion des Palestiniens de Palestine, pas l’expulsion de ses occupants.

Tout en continuant à soutenir le génocide et à planifier la prochaine guerre chaude contre l’Iran avec Israël, les États-Unis tentent d’intimider le Liban pour qu’il détruise le Hezbollah. Il a été forcé de reconnaître la réalité de la famine à Gaza, mais sa préoccupation face à la souffrance humaine est marginale et accessoire à sa complicité dans le génocide.

Les États-Unis, le Royaume-Uni ou les gouvernements européens n’ont jamais tenté de contraindre Israël à se conformer au droit international. Ni en 1948, ni en 1967, ni pendant le « processus de paix » des années 1990 et ils ne font aucun effort maintenant, bien qu’ils soient quelque peu gênés par le fait qu’on voit qu’ils ne font aucun effort.

Alors que les objectifs à long terme d’Israël sont maintenant révélés plus effrontément par Netanyahu, la question n’est pas seulement l’avenir de Gaza ou de la Palestine, mais de toute la région.

L’Occident veut détruire ce qu’il a créé dans les années 1920. L’« ancien » Moyen-Orient sera transformé en un « nouveau » Moyen-Orient, où tous les problèmes du passé auront été éliminés. Le « nouveau » Moyen-Orient sera ce que les États-Unis et Israël veulent qu’il soit, et non ce que son peuple veut qu’il soit. Tout comme par le passé, leurs aspirations sont la moindre de toutes les considérations. « Eretz Israël » fera partie de la nouvelle équation.

Israël est totalement dépendant des États-Unis, mais tout comme dans le passé, les sionistes ont atteint le point où ils ont pu mordre la main britannique qui les avait nourris, à l’avenir, ils pourraient se sentir assez forts pour se passer des États-Unis. C’est-à-dire, si les États-Unis n’ont pas finalement décidé avant cela qu’ils peuvent se passer d’Israël.

Des sondages récents montrent l’ampleur de la pensée extrême et génocidaire parmi le public israélien. Un sondage réalisé en mars 2025 par le groupe de géocartographie de l’Université d’État de Pennsylvanie a montré que 82 % des personnes interrogées soutiennent l’expulsion de tous les Palestiniens de Gaza et 56 % d’« Israël », y compris apparemment la Cisjordanie et Jérusalem-Est.

Près de la moitié d’entre eux croyaient que l’armée israélienne devrait se comporter à Gaza comme Josué l’a fait après la conquête de Jéricho, en tuant tous ses habitants. Un autre sondage réalisé fin juillet 2025 a montré que 79 % des Israéliens n’étaient « pas si troublés » ou « pas du tout troublés » par les informations faisant état de famine et de souffrances à Gaza.

Quel que soit le successeur de Netanyahou, la direction fondamentale d’Israël semble gravée dans le marbre. Le génocide n’est pas seulement Netanyahou et ses collègues, mais la volonté de la population, comme l’ont montré de nombreux sondages d’opinion.

Il n’y a pas de barrière intérieure contre la poursuite du génocide à Gaza et en Cisjordanie si les captifs de Gaza sont libérés. Le public israélien ne soutient pas deux États, mais l’annexion. La colonisation est allée si loin qu’elle ne peut être arrêtée qu’un boycott total ou une intervention militaire d’États extérieurs.

Le « rêve chimérique » d’un « grand Israël » se réalise progressivement, avec le soutien total des États-Unis et la participation des États arabes qui, un jour – même si c’est loin dans l’avenir – sentiront ce feu brûler à leurs pieds. Ce que les partisans d’Israël ne peuvent pas voir à l’heure actuelle, c’est qu’en fin de compte, personne ne sortira indemne de ce pétrin. Toute la région est en train de s’effondrer.

De toute façon, il n’y a pas d’avenir heureux pour Israël. Son peuple s’empoisonne lui-même par son inhumanité. Quel avenir un tel pays peut-il avoir, si ce n’est comme un terrible souvenir qu’il vaut mieux oublier ?

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Jeremy Salt a enseigné à l’Université de Melbourne, à l’Université du Bosphore à Istanbul et à l’Université Bilkent à Ankara pendant de nombreuses années, se spécialisant dans l’histoire moderne du Moyen-Orient. Parmi ses publications récentes, citons son livre de 2008, The Unmaking of the Middle East. Une histoire du désordre occidental dans les terres arabes (University of California Press) et Les dernières guerres ottomanes. Le coût humain 1877-1923 (Presses de l’Université de l’Utah, 2019).

Ndlr: (*) Perçu IA
Les « héros hébreux » désignent des figures de la Bible hébraïque (l’Ancien Testament) et de la tradition juive, tels que Moïse, Josué, Samson, Gédéon et Job, qui ont montré une foi remarquable ou accompli des actes héroïques. Le terme peut aussi se référer à des décorations militaires israéliennes ou à des « héros de la foi » cités dans le Nouveau Testament, qui ont excellé par leur persévérance et leur confiance en Dieu.

Source: Netanyahou : le meurtrier de masse en tant que héros hébreu

mardi 10 mars 2026

Israël ne peut pas perdre une « humanité » qu’il n’a jamais eue



Un récent éditorial du Haaretz affirmait : « Israël perd son humanité à Gaza », mais cela ignore l'histoire brutale de la colonisation sioniste de la Palestine, dont le génocide de Gaza n'est que le dernier chapitre.


Un Palestinien contemple le camp de réfugiés de Jaramana à Damas, en Syrie, en 1948. (Photo : Wikimedia Commons)


Le 22 décembre, quelques jours avant Noël, le comité de rédaction de Haaretz publiait un éditorial intitulé « Israël perd son humanité à Gaza » . Ce court article soulignait une crainte qui, depuis des années, anime les sionistes libéraux : les crimes perpétrés à Gaza trahissent les valeurs d’une colonie de peuplement par ailleurs exemplaire et morale. À leurs yeux, le projet sioniste est une sorte d’État légitime qui, aujourd’hui seulement, manque à ses obligations.

Ce texte, qui se voulait à la fois un aveu de culpabilité et un appel à faire mieux, n'était en réalité qu'un récit fictif de l'histoire de la colonie – un récit idéalisé, idéalisé. En occultant l'histoire de la violence engendrée par la colonie et en présentant une version révisionniste d'un projet moralement irréprochable (quoique parfois problématique) et, en fin de compte, légitime, voire réformable, leurs auteurs ont reproduit ce que de nombreux sionistes libéraux tentent de faire depuis des décennies : éviter une vérité dérangeante et incontournable concernant le projet auquel ils s'accrochent et qu'ils soutiennent avec tant d'acharnement.

Il n'y a jamais eu de « bon » Israël

Le mouvement sioniste, et les horreurs qui lui sont associées, sont antérieurs au projet sioniste lui-même. Les racines de la colonisation de la Palestine par ceux qui se réclamaient du sionisme remontent aux années 1880, les premières colonies ayant été établies avant même la réunion du premier Congrès sioniste en 1897. Ces premières tentatives , bien qu'ayant constitué un échec cuisant à bien des égards, ont jeté les bases de ce qui allait suivre.

Avec la création et la ratification du Programme de Bâle , le mouvement sioniste s'est cristallisé autour d'un objectif concret : « établir en Palestine un foyer pour le peuple juif, protégé par le droit public ». Bien que le lieu proposé pour ce projet ait été quelque peu contesté lors du Sixième Congrès sioniste mondial de Bâle en 1903 avec la proposition du Plan ougandais, dans lequel un plan de colonisation de l'Ouganda a été évalué puis finalement rejeté, les ambitions coloniales du mouvement sioniste sont toujours restées claires.

Au cours des années suivantes, la présence sioniste n'a cessé de croître en Palestine, les colons affluant sans cesse vers le projet. Des milliers de personnes ont rejoint les colonies en pleine expansion, acquérant des terres par des achats illégaux négociés avec des propriétaires absents et chassant ainsi les Palestiniens des terres que leurs familles considéraient comme les leurs depuis parfois des générations. La société palestinienne a continué d'être mise à rude épreuve tandis que les partisans du projet sioniste œuvraient à la réalisation de leurs objectifs territoriaux et nationaux.

La nature coloniale de ces objectifs n'a jamais été véritablement dissimulée. Dans une lettre désormais tristement célèbre adressée à Cecil Rhodes par Theodore Herzl, qui révélait la véritable nature du projet, il affirmait sans ambages : « On vous invite à participer à un projet historique. Il ne s'agit pas de l'Afrique, mais d'une partie de l'Asie Mineure ; non pas d'Anglais, mais de Juifs… Comment, dès lors, puis-je m'adresser à vous, puisque cette affaire vous semble si étrangère ? Comment, en effet ? Parce qu'il s'agit d'une affaire coloniale. »

Herzl n'était pas le seul à partager cette analyse. Ze'ev Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste, évoqua précisément cette nature coloniale dans son discours du Mur de fer de 1923 , comparant les Palestiniens aux Aztèques et aux Sioux, eux aussi colonisés par des puissances étrangères. Il alla jusqu'à déclarer :

Dans le monde entier, chaque peuple autochtone résiste aux colonisateurs tant qu'il subsiste le moindre espoir de se libérer du danger de la colonisation. C'est ce que font les Arabes en Palestine, et c'est ce qu'ils continueront de faire tant qu'il subsistera une étincelle d'espoir de pouvoir empêcher la transformation de la « Palestine » en « Terre d'Israël ».

D'autres dirigeants du mouvement sioniste mirent ces principes en pratique, non seulement en déplaçant massivement les Palestiniens, mais aussi en s'entraînant et en s'armant en vue d'opérations militaires visant à créer, selon certains, Ben Gourion, une composition démographique plus favorable. D'après les estimations de Ben Gourion lui-même, la colonisation de la Palestine ne serait réussie que si la population était composée à 70 % de colons sionistes et à 30 % de populations colonisées (ce chiffre fut revu ultérieurement à la baisse, à 60/40). Il n'est donc pas surprenant qu'en 1929, près d'un cinquième des paysans palestiniens se soient retrouvés sans terre à la suite de cette activité coloniale, menée dans l'intérêt du projet et de ses partisans.

Au fil du temps, les Palestiniens continuèrent de s'organiser et de se radicaliser dans la défense de leur terre, jusqu'à la grève générale qui se transforma en Grande Révolte en 1936 – brutalement réprimée par les forces impériales britanniques et leurs alliés sionistes. Après l'échec de la révolte de 1939, le mouvement national se poursuivit et les Palestiniens luttèrent contre un mouvement sioniste de plus en plus militant et organisé, qui allait s'atteler à la réalisation de ses objectifs dans les années 1940.

La Nakba, ou « catastrophe », a entraîné le nettoyage ethnique massif de plus de 750 000 Palestiniens, chassés de plus de 530 villes et villages. Des villes comme Jaffa ont été assiégées et dépeuplées sous les tirs de snipers et les bombardements sionistes. Des villages comme Deir Yassine ont été envahis et incendiés, et d'innombrables atrocités ont été commises contre leurs habitants. Au-delà d'une campagne de nettoyage ethnique, la Nakba fut aussi une campagne d'anéantissement, qui a fait au moins 10 000 à 15 000 victimes palestiniennes. C'est cette période que les Israéliens célèbrent chaque année comme le point de départ de la création officielle de la colonie.

Comme nous le savons désormais, le nettoyage ethnique et l'assujettissement des Palestiniens ne se sont pas arrêtés en 1948 avec la création officielle de la colonie sioniste – celle-là même que le comité de rédaction du journal Haaretz prétend avoir perdu son « humanité » seulement l'année dernière. Après la Nakba, des milliers de personnes ont vécu sous occupation militaire sioniste, subissant brutalités, exploitation et attaques de la part de leurs occupants. Les sionistes ont expulsé des centaines de milliers de Palestiniens supplémentaires en 1967, dans le but d'anéantir définitivement le mouvement de libération palestinien, ainsi que plus de 100 000 Syriens, qui se sont retrouvés occupés sur le plateau du Golan. Ce projet s'est ensuite étendu au Liban, jusqu'à l'expulsion forcée de ses habitants par les résistants libanais – des résistants qui poursuivent leur lutte contre le sionisme jusqu'à aujourd'hui.

Aujourd'hui, alors que des millions de personnes vivent dans des camps de réfugiés à travers la région, empêchées par la colonie de retourner sur leurs terres natales, et que des millions d'autres souffrent sous le joug de l'apartheid, du génocide et d'une invasion continue, les sionistes libéraux se trouvent dans l'incapacité de défendre ce projet. Leur condamnation des actions actuelles de la colonie ne saurait leur permettre de réécrire l'histoire en attribuant à cette dernière une quelconque légitimité morale, voire un droit à l'existence. Il ne peut y avoir de colonialisme « bon » ou « moral », aussi désespérés soient leurs souhaits, pas plus qu'il ne peut y avoir de gouvernement « bon » ou « moral » à la tête d'un tel projet – qu'il soit du Likoud ou du Parti travailliste.

La fin de l'article de Haaretz résumait à elle seule le sentiment du conseil d'administration, se concluant par ce qui se voulait une condamnation définitive des actions du projet et de ceux qui l'auraient soi-disant mené sur la voie du non-retour :

Plus les preuves en provenance de Gaza s'accumulent, plus le tableau nauséabond de notre déshumanisation se précise. Le fait que de nombreux Israéliens tentent de nier les témoignages relatifs aux atrocités commises sur place non seulement nuit à la position d'Israël sur la scène internationale, mais contribue également à légitimer des crimes et des injustices qui ternissent l'image morale et humaine de tout le pays.

Nous devons nous interroger sur les preuves qui diffèrent aujourd'hui de celles que les Palestiniens ont toujours brandies depuis des décennies, et sur la raison pour laquelle, pour des sionistes comme ceux-ci, le problème fondamental de ce génocide réside dans la moralité et l'humanité d'un projet qui ne devrait pas et ne peut exister dans un monde juste. Les sionistes libéraux, confrontés à la perte de légitimité croissante de leur projet, continueront de propager le même récit d'une colonie qui peut être, et qui fut jadis, moralement irréprochable. Mais ceux d'entre nous qui connaissent l'histoire sauront toujours se garder de prendre au sérieux une telle illusion.

Le génocide et l'occupation des Palestiniens aujourd'hui sont indissociables de l'histoire de la colonisation sioniste de la Palestine. Les victimes d'aujourd'hui sont liées à celles des décennies passées – victimes d'une Nakba qui n'a jamais vraiment pris fin, malgré les vœux pieux des partisans du projet. Nous ne devons pas nous tourner vers un passé fantasmé où les colonisateurs étaient d'une certaine manière plus « moraux » qu'aujourd'hui, mais envisager un avenir sans occupation sioniste – un avenir où les millions de personnes opprimées par le colonialisme sioniste pourront enfin être libres.

Le projet sioniste n'a pas perdu son humanité à Gaza, car il n'a jamais eu d'humanité à perdre.