Israël a intercepté dans les eaux internationales des dizaines de navires de la flottille Sumud à destination de Gaza. Une opération illégale, mais accueillie par le silence embarrassé de la plupart des chancelleries occidentales. Le droit international continue de se disloquer.
par Georges Renard-Kuzmanovic
Une opération militaire en haute mer
Selon les organisateurs, plus de 22 bateaux ont été interceptés et 175 militants arrêtés. Certains parlent même d’une flotte de 58 navires initialement engagés dans l’opération. Les activistes auraient été forcés de se mettre à genoux sous la menace des armes avant d’être transférés sur des bâtiments israéliens. Onze navires seraient restés temporairement introuvables après la coupure des communications.
Le fait le plus frappant reste cependant la localisation de l’intervention. Israël n’a pas intercepté cette flottille à proximité immédiate de Gaza, ni même dans une zone contestée autour du blocus maritime. L’opération s’est déroulée près de la Crète, à environ 600 à 700 milles nautiques de Gaza selon plusieurs sources concordantes. Il s’agit probablement de l’interception la plus éloignée jamais menée par Israël contre une flottille civile. Autrement dit, un État a projeté sa force militaire en haute mer, très loin de son littoral, pour arrêter des navires civils battant divers pavillons internationaux. C'est certes une démonstration de puissance assumée, mais aussi une rupture politique majeure et illégale au regard du droit international.
Au-delà de l’aide humanitaire, une confrontation politique
La « Global Sumud Flotilla » ne se limitait cependant pas à une mission humanitaire classique. Une partie des militants revendiquait explicitement une action de désobéissance internationale destinée à perturber les flux commerciaux liés à Israël.
Plus de vingt navires auraient engagé des actions visant à ralentir ou bloquer certaines matières premières et marchandises destinées à Israël. Les organisateurs parlent ouvertement de génocide à Gaza et affirment vouloir perturber la chaîne d’approvisionnement israélienne tant que l’occupation illégale des territoires palestiniens se poursuivra.
Nous sommes donc entrés dans une nouvelle phase du conflit, celle d’une internationalisation militante directe contre Israël sur les routes maritimes elles-mêmes.
Israël semble avoir voulu envoyer un message : aucune tentative de contestation navale ne sera tolérée, même à plusieurs centaines de milles d'Israël.
Le silence embarrassé des démocraties occidentales
Et pourtant, malgré l’ampleur de l’opération, malgré les images de militants désarmés détenus en haute mer, malgré les accusations de violences et de torture, les chancelleries occidentales sont restées d’une discrétion presque gênée.
Washington n’a pratiquement rien dit. Paris s’est réfugié dans les formules vagues appelant à la « retenue ». Berlin est resté fidèle à son soutien automatique à Israël. Bruxelles a soigneusement évité toute condamnation claire, pourtant la Commission européenne est prompte à dénoncer les violations des droits de l'homme quand cela sert ses intérêts ou ceux des Etats-Unis..
Deux exceptions notables toutefois : l’Italie et l’Espagne.
La Première ministre italienne Giorgia Meloni, pourtant loin d’être issue de la gauche propalestinienne, a dénoncé l’interception comme illégale et exigé la libération immédiate des militants italiens détenus. Rome a activé son unité de crise après l’arrestation de 24 citoyens italiens. Cette réaction intervient dans un contexte déjà tendu entre Rome et Tel-Aviv. Quelques semaines auparavant, l’Italie avait annoncé la suspension de son accord de coopération militaire avec Israël, après plus de vingt ans de partenariat stratégique.
L’Espagne, elle aussi, a pris ses distances avec l’opération israélienne, dans la continuité de son durcissement diplomatique face à la guerre menée à Gaza et à la dénonciation du génocide contre les Gazaouis.
Le contraste est saisissant. Les mêmes capitales occidentales qui invoquent quotidiennement le « droit international fondé sur des règles » se montrent soudain extraordinairement prudentes lorsqu’un allié stratégique agit militairement en haute mer contre des civils.
Le droit international à géométrie variable
Depuis des années, Washington et plusieurs capitales européennes expliquent que certains États seraient devenus des « acteurs hors du droit international ». L’Iran est régulièrement présenté comme une menace pour la liberté de navigation dans le Golfe. Les États-Unis justifient ainsi leur présence militaire permanente autour du détroit d’Ormuz au nom de la protection des routes maritimes internationales, n'hésitant pas pourtant eux-mêmes à procéder à des actes de pirateries dans l'Océan Atlantique ou dans le détroit de Malaca.
Mais au même moment, Israël intercepte des navires civils à plusieurs centaines de milles de Gaza sans provoquer de crise diplomatique majeure.
Le plus ironique est que les États-Unis eux-mêmes n’ont jamais ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, pourtant constamment invoquée lorsqu’il s’agit de dénoncer les actions de la Chine, de la Russie ou de l’Iran. Washington applique donc un droit qu’il refuse officiellement de reconnaître juridiquement lorsqu’il pourrait limiter sa propre puissance maritime.
Cette incohérence atteint ici un niveau presque caricatural. Lorsque des Houthis menacent des navires marchands en mer Rouge, les Occidentaux parlent immédiatement de « terrorisme maritime ». Lorsque l’Iran saisit un pétrolier, les médias parlent de « piraterie ». Mais lorsqu’Israël intercepte une flottille humanitaire entière en haute mer, les mêmes acteurs parlent de « sécurité » ou gardent le silence. Le problème n’est pas simplement moral, il est également stratégique, car à force d’utiliser le droit international comme une arme politique à géométrie variable, les puissances occidentales détruisent progressivement leur propre crédibilité avec ce double standard répétitif.
Des accusations de torture et de traitements humiliants
Le Brésilien Thiago Ávila, figure humanitaire connue et membre de la flottille, voit sa détention prolongée par Israël. Son équipe juridique évoque des violences physiques graves et des actes assimilables à de la torture depuis son arrestation.
D'autres images ont également provoqué l’indignation lorsque Thiago Ávila et le militant palestinien Saif Abu Keshek ont été présentés devant des tribunaux israéliens vêtus d’uniformes de condamnés. Une mise en scène particulièrement lourde symboliquement pour des militants arrêtés en pleine mer, donc des prisonniers politiques, alors qu’ils participaient à une mission revendiquée comme humanitaire et politique. Le message est clair et l'objectif est de dissuader toute vocation militante et actions futures en ce sens.
L’ONU a demandé la libération immédiate et inconditionnelle des membres détenus de la flottille. Mais là encore, les réactions restent limitées face à la puissance politique et diplomatique d’Israël et surtout de son allié principal, les Etats-Unis..
La question est de savoir jusqu’où les alliés occidentaux d’Israël accepteront-ils cette logique d’exception permanente alors qu'une par de plus en plus importantes de leurs populations ne supportent plus les exactions documentées et les crimes d'Israël et n'acceptent plus la logique de double standard au regard des droits de l'homme et du droit international ?
Car à mesure que les règles changent selon les acteurs concernés, ce n’est plus seulement le conflit israélo-palestinien qui est en jeu, c’est l’idée même d’un ordre international cohérent qui se désagrège de manière accélérée sous nos yeux... et le monde en rend de plus en plus responsables les pays membres de l'UE et les Etats-Unis qui violent ce même ordre international en permanence.
